Voyage de Kalina en Atlantique

Voyage de Kalina en Atlantique

Traverser l’Atlantique n’a rien d’exceptionnel mais reste quand même une aventure pour tout plaisancier de base, surtout la première fois.

Pourtant tout est simple : il faut un bateau bien préparé, des amis décidés à traverser, et une date de départ…

A partir de là, tout s’enchaîne, s’accélère jusqu’au jour où la météo nous offre une possibilité de tout larguer. 

Pour nous le départ du CNTL s’est fait par un petit matin d’hiver gris et humide, après un coup de vent d’Est en atténuation (théorique). 900 milles devant, l’étrave avant Gibraltar.

Un bon vent d’Est et une forte houle nous cueille à Planier et, après l’excitation des préparatifs de départ, la mise en condition de navigation est brutale…

A bord la vie s’organise : premier quart de nuit dans une atmosphère fraîche et humide, mais nous descendons vers le Sud et tout va s’améliorer !!!

Au portant, Kalina bien équilibré est sur un rail, nous plongeons entre les Baléares et l’Espagne, toujours dans une grosse houle d’Est. Un timide soleil apparaît, nous mettons les cannes à pêche à poste.

Premier départ de ligne dans un sifflement caractéristique et un cri : « ralentis le bateau on va le perdre !

Au portant, 25 nœuds de vent, grosse houle, vitesse à 8 nœuds… Ces pêcheurs sont impayables ! On met le bateau à la cape, foc à contre, pour pouvoir enfin remonter un joli thon de quatre à cinq kilos ; ce fut très agité mais le résultat culinaire valait bien une petite manœuvre.

Nous doublons le cap Cabo au sud de l’Espagne pour entrer en mer d’Alboran .

Cap à l’Ouest vers Gibraltar sur une mer calme qui contraste avec les jours précédents.

Le soleil est lui aussi de la partie.

Et comme chaque fois sur cette zone, nous avons la visite en rase motte du bimoteur des Douanes pour identification du bateau : nous nous sentons moins seuls…

Nous continuons vers les colonnes d’Hercule dans une mer calme.

Une nuit, les dauphins autour du bateau nous ont offert un véritable ballet fluorescent «; le spectacle de leurs sillages, tout en arabesques lumineuses nous a scotché sur les filières pendant plusieurs minutes, puis brusquement, à un invisible signal, les artistes ont disparu dans les profondeurs, nous laissant en vain scruter l’eau noire autour du bateau.

 

GIBRALTAR 

Au petit matin majestueux, le  »rocher » se découvre surmonté de son nuage avec, à ses pieds, une multitude de tankers au mouillage. Qu’attendent-ils ?

Nous doublons le phare de l’Europe, extrême pointe sud du continent, et entrons en baie d’Algesiras, vaste repaire de toutes sortes de bateaux, la plupart au mouillage.

Marina de Gibraltar, amarrage au ponton dit  » d’Accueil  », et refus des autorités anglaises de nous accorder la clearance sous le prétexte d’une arrivée trop tardive !!!!

Accueil glacial, quelque peu hautain, voire méprisant, nous avons compris que nous n’étions pas anglo-saxons… Napoléon avait raison.

Nous traînons les pieds pour repartir et, la nuit venue, allons en douce nous amarrer au ponton à carburant (malin les petits frenchies…)

2 heures du matin :

Hurlement de sirène, illumination du bateau par un énorme projecteur, hurlement d’un garde-côte dans son mégaphone, manifestement très mécontent et irrité de nous voir encore là.

Nous jouons (facilement) les ahuris, mais tout dialogue est impossible, l’administration anglaise n’apprécie pas notre manque de fair-play !

Nous larguons donc les amarres et repartons escortés jusqu’en zone espagnole par le bateau des garde-côtes qui attendra que nous ayons mouillé pour repartir (ils n’avaient plus confiance…). Nous revoilà en Europe.

Retour le lendemain à la capitainerie, clearance accordée pour la journée seulement, visite de la vieille ville et de sa grande place fortifiée datant de 1730 ; nous sommes bien en Angleterre avec ses bobbies et ses cabines téléphonique rouges.

Par manque de temps nous ne pourrons voir les petits singes magots qui ont colonisé le Rocher et sont devenus une véritable attraction touristique.

Seul un petit singe en peluche, souvenir de notre passage nous accompagnera désormais dans nos traversés.

Départ par temps calme de la marina au moteur par grand beau temps, nous sortons de la baie d’Algésiras. Face à nous à quelques milles, les montagnes marocaines sortent de la brume.

Cap plein Ouest, au milieu du courant de marée, nous longeons sagement la côte espagnole dans la zone de navigation qui nous est réservée sur le rail.

Progressivement nous quittons notre Méditerranée, nous éloignant des colonnes d’Hercule pour entrer en Atlantique.

A bord nous passons en Heure TU.

Le spectacle de tous ces bateaux montant et descendant le détroit en file indienne, de façon ininterrompue, est impressionnant d’autant qu’il va falloir le traverser…

Pour l’instant nous longeons la côte sud de l’Andalousie, sierra désertique sans doute mais dont le charme certain est maintenant défiguré par des champs d ‘éoliennes s’étendant à perte de vue, et dont nous avons maintenant sous les yeux le spectacle affligeant..

Nous doublons le phare de Tarifa et sur notre bâbord se dessine au loin le cap Spartel, extrémité ouest de la côte africaine.

Il va falloir maintenant basculer dans le sud-ouest et traverser le rail ; il fait encore jour, c’est le moment : la nuit l’exercice est beaucoup plus périlleux.

En fait, c’est très simple : se rapprocher progressivement à quelques mètres de ces monstres, se laisser doubler, couper rapidement l’axe de progression sur l’arrière de l’un d’eux tout en surveillant le suivant. Impressionnant, car l’étrave d’un tanker vue de face avec sa moustache d’écume force le respect… Et recommencer dans l’autre sens.

Nous longeons maintenant les côtes marocaines et à la nuit tombée s’allument les feux du cap Spartel (quatre éclats blanc toutes les vingt secondes) que nous doublerons tout en nous éloignant des côtes fort inhospitalières à cet endroit.

Nous voilà reparti pour 900 milles jusqu’à Grand Canarie.

Nous reprenons notre rythme de navigation.

Une grosse houle déboule du nord-ouest, suite à des trainées de dépression au nord de notre zone ; le vent ne va pas tarder.

Effectivement 30/35 nœuds au grand largue, réduction de voilure, le bateau est sur des rails : le pied ! Cette houle est impressionnante mais, sans déferlante, elle ne présente pas de danger.

L’océan se creuse derrière Kalina, rattrape le bateau qui se soulève et plonge en accélérant tout en dérapant légèrement de l’arrière, grisant !

On a une impression d’être porté comme un fétu de paille malgré nos seize tonnes, le spectacle sur 360° est magnifique.

Cette grosse houle qui enfle et se creuse alternativement donne vraiment l’impression, sur cette grande distance, que l’océan respire : impressionnant et beau à la fois.

Nous avançons à bonne allure en route directe vers les Canaries, tout va bien.

La température s’améliore au fur et à mesure de notre route vers le Sud ; le soleil est là, chacun vaque à ses occupations, sieste, lecture, jeux de cartes, quart, manœuvre en attendant le repas… moment capital en navigation.

La cuisine à bord est le domaine de Gérard dit « le cook » qui, imperturbable et d’humeur toujours égale par tous les temps, a su nous préparer de copieux et délicieux repas.

Qui ne se souviendra d’un mémorable aïoli au milieu de l’Atlantique venant agrémenter de gros filets de dorade coryphène, en lieu et place de la morue difficile à pêcher sous ces latitudes…

Par 32°10’N – 11°13’W, les dépressions au-dessus de nous ne nous quittent pas, 25/30/35 nœuds de portant.

Météo : mer grosse, ciel couvert, pluie, rafales de vent à 40 nœuds, quelques départs en survitesse, l’océan a sa couleur gris sombre des mauvais jours. Au petit matin, le ciel se dégage, le soleil apparaît, le vent tombe légèrement, un calme relatif s’installe ; quelques oiseaux sont de passage, dans la journée nous avons la visite des dauphins mouchetés, endémiques en Atlantique.

Ces visites sont des moments de plaisir toujours renouvelés en navigation, nous ne sommes pas seuls sur l’océan.

Plus que 200 milles avant Las Palmas, l’heure d’arrivée se précise.

Quelque trente heures plus tard, Grand Canarie se dévoile à l’horizon, d’abord par son chapeau de nuages puis, sortant progressivement de la brume, les contours de l’île se précisent ; mais comme toujours en mer, un long moment de navigation nous sépare encore de l’avant-port et du plaisir de l’arrivée.

Car soyons francs, après 900 milles de houle, l’arrivée à quai est toujours un agréable moment dans la vie du marin !

A la tombée de la nuit nous nous amarrons au ponton du port de Las Palmas de Gran Canaria.

 

LES CANARIES

Le lendemain, grand soleil, calme, visite de la ville, nous flânons sur la promenade qui longe la magnifique playa de las Canteras sans oublier de visiter le parc Doramos, un peu de vert après quinze jours d’océan…

La marina de Gran Canarias, étant devenu une escale incontournable avant de traverser, offre tous les services aux plaisanciers en partance vers les Caraïbes ; cela se traduit dans la journée par une intense animation sur les quais, se prolongeant le soir sur les bateaux, souvent fort tard dans la nuit.

Quelques amitiés se créent…

Nous passons quelques jours agréables à nous occuper du bateau, de l’avitaillement, attendant une météo favorable pour partir.

Régulièrement, nous sommes sollicités par des bateaux-stoppeurs qui arpentent les quais à la recherche d’un embarquement.

Certains arborent des tenues folkloriques leur donnant l’allure de corsaires, cheveux tressés, boucles d’oreilles, pantalon à mi- mollet, pieds nus, de bons bougres sans doute et descendant je pense de Christophe Colomb qui, il y a cinq cents ans, a lui aussi fait escale à Grand Canarie.

Demain, nous partons pour 18 à 20 jours de traversée…

Après avoir longé la côte est de l’île sous bonne brise de nord-est 20/25 nœuds, nous plongeons vers le Cap Vert que nous n’aborderons pas mais laisserons à l’est de notre route. COS :180, Vitesse fond : 8 nœuds.

Dans la nuit, nous n’avons pas encore débordé le sud de l’ile que nous sommes cueillis par le vent est-nord-est, force à 35 nœuds, mer forte qui déferle parfois.

Voilure réduite, nous repartons d’un bon pied !

 

L’ATLANTIQUE

Trois jours de bon vent.

Notre choix de route est de descendre sur le 16e parallèle dont nous sommes environ à 600 milles, parallèle que nous comptons atteindre en 4/5 jours, si tout va bien.

Quelque temps plus tard, le vent se calme, passe à l’Est 15/20 nœuds ; l’océan ondule légèrement, grand soleil et chaleur : le rêve… mais sur notre traceur de route, l’icône représentative de Kalina s’enfonce désespérément dans la magnifique couleur bleu nuit des fichiers Grib, laquelle est synonyme de vent nul.

La pétole noire est sur notre zone.

Les prévisions météo indiquant du vent au Nord de notre zone, nous quittons notre route directe vers la Guadeloupe et, au moteur, allons chercher le vent plus au Nord.

Apres 48 heures de moteur, le vent réapparait progressivement, mer belle ; nous renvoyons toute la toile, appréciant à nouveau le silence troublé seulement par le chuintement de l’eau le long de la coque et le claquement des voiles, car nous avons « chargé » : spi, grand-voile haute, artimon et foc d’artimon.

La mer défile et Kalina a sorti sous l’étrave sa moustache d’écume…

La vie est belle, la pêche est bonne et, surprise, à notre latitude en plein milieu de l’Atlantique, nous assistons à la montée progressive de la température de l’eau : 23/24° C, bien plus que celle de l’été sur nos plages.

Et le soir, dans la douceur de l’air, à l’apéro, nous apprécions un petit thon à la tahitienne, en regardant face à nous ces magnifiques couchers de soleil, flamboyant sur l’horizon si caractéristique des tropiques.

Moments inoubliables même si nous n’avons jamais réussi à voir en traversée le fameux rayon vert (nous le verrons cependant une fois dans un mouillage aux Antilles).

Inoubliable non plus le jour où, spi bloqué, nous avons été obligé d’aller débloquer la drisse en tête de mât dans une petite houle débutante.

Nous savons maintenant ce que l’on appelle le roulis pendulaire !

MERIDIEN 30°, nous changeons d’heure.

A bord nous sommes en heure UTC, que nous reculons à chaque méridien distant de 15°.

Par 17°37N – 30°50W, la température de l’eau atteint 26,1°C.

De juin à novembre nous serions sur une zone à hauts risques de tempête tropicale, voire de départ de perturbations cycloniques en route vers l’arc Antillais.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser que cet océan majestueux, calme deviendra dans quelques mois une zone pas du tout fréquentable.

Pour l’instant l’alternance de bon vent et de pétole noire ne nous permet pas de progresser en ligne directe.

Ces périodes de calme, nous permettent d’observer, à 1000 milles de toute terre et têtes hors de l’eau, la progression de petites tortues tenaces et appliquées pour rejoindre leur plage d’origine. Courage les petites…

Les milles défilent cependant, de nombreux grains avec des vents à 30 nœuds nous permettent de faire des moyennes journalières convenables.

16°51N – 42°30W, plus de 3500 milles avalés depuis le départ ; l’arrivée se précise bien qu’il nous reste encore huit à dix jours de navigation

Grains sur grains, nuages bas, noirs, averses chaudes, nous sommes bien sous le tropique du Cancer.

La nuit, lors de la pleine lune, les gros nuages de pluie se découpent sur le fond blafard du ciel comme autant de sculptures fantomatiques ; l’eau noire qui défile sous le vent le long de la coque s’illumine fugacement lorsque la lune paraît. Celle-ci ne sourit pas et contribue à créer un environnement glacial autour du bateau, mais ce spectacle est magnifique; il ne manque plus que Wagner !

L’excitation de l’arrivée prochaine électrise l’équipage au point qu’il faudra faire preuve d’une certaine autorité pour faire diminuer la toile dans un vent portant musclé et les paris vont bon train sur l’heure d’arrivée.

Bientôt, après une semaine de navigation, arrive l’avant-dernier jour de mer. Position à 8h du matin : 16°25’17N – 58°48’95W ; il reste 120 milles avant la Désirade.

Grosse houle à l’approche du plateau continental, le fond passant de 2000-3000 mètres à 200 mètres.

Apres le passage de quelques déferlantes vicieuses dont l’une a secoué Kalina heureusement sans dommages, nous laissons la Désirade sur Tribord et glissons entre Petite Terre et Marie Galante ; le calme de la mer s’installe progressivement dans le canal.

Nous longeons la côte sud de la Grande terre et l’ilet Gosier apparaît. Dans le ciel évoluent les frégates noires et de gros pélicans prennent le soleil sur les barques de pêcheurs au mouillage.

Pas de doute, nous sommes arrivés, nous sommes en Guadeloupe !

Entrée dans la marina de Pointe-à-Pitre vers 18H30, la nuit tombe. Nous sommes attendus, les flashes crépitent dans la nuit, les amis sont là.

Tout le monde se retrouve autour du ti’ punch, accras de morue, boudin créole, rien que du classique pour une traversée, tout compte fait, sans problèmes.

Kalina qui est un bon bateau et qui nous a mené à bon port peut enfin souffler avant de se préparer à un nouveau départ…

Mais ceci est une autre histoire.

 

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